L’écho de mon grand-père

L'Autobus à Lazare

Le mois dernier, mon grand-père Lazare Leclerc est décédé. Il avait 87 ans.

Cela m’a rappelé des conséquences de ma décision de vivre si loin de mon berceau. Avant mon départ au Japon, il y a quelques années, j’avais pris un peu de temps pour rencontrer mes grands-parents chez eux.

Je souhaite bien de revoir un jour les membres de la famille et les amis que j’ai du laisser derrière afin de faire mon propre parcours. Je savais qu’il était toujours possible qu’une de ces personnes parte ce monde avant que je puisse revenir. Les larmes versés par mes grands-parents après mon départ montraient très bien qu’ils en étaient aussi conscient que moi.

Mon grand-père était comme un père pour mon cousin Steeve. Les deux s’échangeait des blagues comme personne d’autre. Après le décès de notre conteur d’histoires et joueur de guitare, puisque je n’avais pas les moyens de me rendre aux funérailles, nous avons passé des heures à se partager nos souvenirs de lui. Il était définitivement la raison de mon côté humoristique.

Le 17 février 2007, pour une de ses recherches dans le cadre de ses cours à l’université, Steeve avait enregistré notre grand-père raconter des anecdotes de son jeune temps, parfois farfelu et parfois mystérieux. Ces enregistrements ont été partagé avec moi, ce que j’écoutais sur mon baladeur de temps à autres. Aujourd’hui, nous partageons ici ces histoires avec vous. Elles sont également disponible publiquement, ainsi que ses documents d’accompagnement, au Centre d’études acadiennes Anselme-Chiasson de l’Université de Moncton.

Nous sommes deux Acadiens fascinés par l’histoire. Alors, nous voulons permettre la voix de notre grand-père de laisser un reflet posthume sur une période d’autrefois. Ceci marquera le début du matériel historique que nous désirons faire falloir au fur et à mesure.


Tant attendu, voici les histoires par Lazare Leclerc :

Histoires par Lazare Leclerc

Le vidéo ci-haut est hébérgé sur YouTube, mais on peut également entendre les pistes sur SoundCloud.


Son projet de recherche une fois terminé, Steeve avait rédigé un rapport au sujet de son expérience autour du temps lorsque il a fait l’enregistrement, copié ci-dessous :

Mon grand-père se nomme Lazare LeClair. Il aura 80 ans le 28 juin 2007 et affirme avoir complété sa 5e ou sa 6e année à l’école. Il s’est tenu occupé toute sa vie avec l’industrie du bois et de la pêche et il est natif de Pokesudie. Ma grand-mère, Catherine (Jean) LeClair, a eu 77 ans le 16 avril 2007, donc une journée avant l’entrevue. Elle est demeurée un certain temps à Butte-d’Or, près d’Allardville et St-Sauveur, mais elle est native de Pokesudie et y demeure depuis bien longtemps. Elle affirme elle aussi avoir complété une 5e ou une 6e année à l’école.

Lorsque l’idée de produire une enquête orale sur les légendes traditionnelles ou modernes été annoncée dans le cadre du cours, j’ai immédiatement songé à mes grands-parents pour ce projet, plus spécialement à mon grand-père étant donné qu’il possède une facilité de parler avec tout le monde. Je trouvais que le fait d’apporter sa contribution à ce travail me donnerait l’occasion à la fois de démontrer de l’intérêt pour mes grands-parents, eux qui ont si bien su le faire pour moi pendant toute ma vie, et du même coup cela les aiderait sûrement à comprendre ce que je fais dans mes études et leur démontrerait qu’il y a des expériences vraiment enrichissantes et intéressantes à vivre à l’université. C’est avec stupéfaction que j’ai réussi à lui retirer plus d’une douzaine de légendes, quelques anecdotes, et que j’ai même pu retracer ce qui m’a été décrit par le copain de ma mère, Robert Power d’Inkerman (N.-B.), comme étant un ancien chant du folklore acadien.

C’est donc avec anticipation que j’ai téléphoné mon grand-père, samedi le 10 février 2007, pour lui demander s’il connaissait ou avait entendu parler assez bien de légendes. À la première seconde, il resta un peu perplexe et me dit que c’était il y a longtemps… Malgré tout, comme je le sais, sa mémoire est très bonne et, après seulement lui avoir fait mention de deux ou trois thèmes vus en classe, il débloqua et eu de la difficulté à s’arrêter! J’ai dû le stopper et lui dire de penser un peu à tout cela en attendant que j’aille le voir, le samedi d’après. J’étais content, fier et rassuré. Moi qui ne voulais pas me prendre à la dernière minute pour effectuer une entrevue de cette ampleur, je me compte chanceux d’avoir pu compter sur sa participation. Je prévoie d’ailleurs donner un cadeau de remerciement à mes grands-parents prochainement, par pur principe.

C’est alors avec hâte, empressement et impatience que je me suis dirigé vers l’Île de Pokesudie, le soir du 17 février 2007. Ma grand-mère, l’une de mes tantes, ma copine et moi-même nous installâmes alors tous à la table pour écouter ce que mon grand-père avait à raconter. C’est lui qui a majoritairement parlé étant donné ses expériences et des détails dont il pouvait se rappeler. Un bon nombre des histoires qu’il a racontées sont des histoires vécues par lui-même. Il m’a confié par la suite avoir préféré parler uniquement des histoires qui lui étaient arrivées parce que, contrairement à d’autres histoires, il pouvait affirmer avec certitude que les événements étaient réellement survenus parce qu’il les avait vécus. Cela me pousse à croire qu’il a dû entendre parler de plusieurs autres thèmes de légendes, mais qu’il juge peut-être tout simplement ne pas être assez à l’aise pour les raconter en détails, n’ayant pas pu en témoigner personnellement.

L’un des récits qui semble toujours être bien clair dans sa mémoire – étant donné qu’il avait environ 25 ans – et au sujet duquel il m’a semblé être fort perturbé, est celui avec lequel il a débuté son témoignage : Apparition d’un homme mystérieux. Ce récit impliquait la présence d’un autre homme, M. Albénie « Ben » Lanteigne de Pokesudie. À ma grande surprise, mon grand-père me dit que Ben est toujours vivant et qu’il demeure à deux minutes de chez lui. Nous nous sommes rendus voir M. Lanteigne le lendemain matin pour avoir sa version des faits. Cet homme, âgé de 74 ans, a dit ne pas avoir plus d’une 3e année scolaire de complétée. Celui-ci a affirmé qu’il était avec mon grand-père lorsqu’ils ont tous les deux été témoins de cette mystérieuse apparition. Il n’a cependant pas ajouté de détails de plus, mais il est quand même spécial d’avoir encore aujourd’hui, sur l’Île de Pokesudie, deux hommes qui affirment toujours que quelque chose d’étrange s’est produit lors de cet été de 1953. Ma grand-mère affirme également lors de l’enregistrement les avoir attendus avec inquiétude très tard ce soir-là (jusqu’à près de deux heures du matin). Il s’agit ici de gens qui ont étés témoins d’un phénomène que je me permets de qualifier de plutôt rare. Après avoir entendu le récit en détail, je ne peux toujours pas trouver d’explication logique à tout ça. Une chose nous semble certaine, c’est que quelque chose d’anormal s’est produit ce jour-là, peu importe pourquoi.

Beaucoup d’autres légendes à caractère unique ont été rapportées par mon grand-père. Il a fait mention d’un large éventail de thèmes. L’un des récits n’a toutefois pas été expliqué plus; celui des cercueils en plein jour… C’est dommage étant donné la rareté du cas, mais mon grand-père a dit n’en posséder aucun détail de plus. Ma grand-mère, même si sa participation n’aura été limitée qu’à des commentaires courts retrouvés ici et là lors de l’entrevue, s’est souvenue d’un récit de trésor caché. Également, au tout début du récit sur Marcel « le bœuf » LeClair, alors que je pose des questions à propos des hommes forts, elle mentionne lors de l’enregistrement le nom d’un certain Narcisse Haché de Grande-Anse. Malheureusement, ne l’ayant pas tout à fait compris à ce moment-là, je n’ai pas porté assez d’attention et mon grand-père a enchaîné avec autre chose. Je vais sans doute lui demander plus amples détails sur ce M. Haché la prochaine fois que je la verrai. À la fin de l’enregistrement, toujours dans l’esprit folklorique, je décide de tenter de retracer un vieux chant acadien pour finir en beauté. Ce n’est que tout juste avant de repartir pour Moncton que le copain de ma mère me dit en connaître un : La vie de ma mère. Il m’a dit l’avoir joué à la guitare chez mes grands-parents déjà et que ça avait même fait sangloter ma grand-mère qui lui a dit le reconnaître.

Finalement, je crois être en mesure de dire que mon enquête orale sur les légendes traditionnelles s’est très bien déroulée et que j’en ai eu beaucoup plus que je croyais pouvoir en avoir. C’était magique! Mon seul regret a été de ne pas l’avoir filmé. Ce que j’ai trouvé le plus formidable dans toute cette expérience, c’est que je possède maintenant un souvenir d’une valeur inestimable de mes grands-parents, surtout de mon grand-père. D’autres membres de ma famille m’ont d’ailleurs demandé une copie de l’enregistrement. Mon grand-père, qui aime fort bien jaser, s’est senti, je crois, honoré par le projet. À un futur enseignant de français, c’est un héritage très important qu’il a transmis. Les gens ne sont peut-être pas vraiment conscients de tout le bagage folklorique qu’il est possible d’être transmis. Je trouve magique le fait que maintenant, j’en connais un peu plus sur des événements qui sont survenus dans un endroit où j’ai moi-même passé beaucoup de temps durant mon enfance. Tout comme l’ancienne maison dans laquelle mon grand-père affirme avoir entendu des vacarmes, si ces histoires ne sont pas transmises, elles vont disparaître à jamais, en ne laissant que très peu ou pas de trace dans l’univers de l’Acadie.